La solitude et l’isolement social : le mal silencieux d’une époque connectée

« Jamais nous n’avons eu autant d’outils pour communiquer, et pourtant, jamais tant de personnes ne se sont dites seules. » Cette phrase, qui sonne comme un paradoxe, résume une expérience collective de plus en plus fréquente : le sentiment d’être coupé des autres au milieu d’un flux ininterrompu d’informations, de notifications et de pseudo-rencontres. Les données internationales confirment ce ressenti : les niveaux de solitude ont légèrement augmenté pendant la pandémie par rapport au niveau pré-pandémique, sans s’effondrer depuis, ce qui laisse penser à une vulnérabilité de fond plutôt qu’à un simple épiphénomène (Ernst et al., 2022). Et cette vulnérabilité n’est pas anodine : à l’échelle de grandes cohortes, la solitude et l’isolement social sont associés à une hausse mesurable du risque de mortalité toutes causes confondues (Wang et al., 2023).

Illustration d’une personne seule dans une barque sur un lac sombre entouré de forêt, symbolisant la solitude, l’isolement social et le sentiment de déconnexion dans un environnement silencieux.

Ce constat mérite mieux que des slogans. Il nécessite de comprendre ce que recouvrent “solitude” et “isolement social”, par quels mécanismes psychologiques et biologiques ils s’installent, quelles populations sont les plus exposées aujourd’hui et quelles interventions montrent le plus de preuves d’efficacité.

Les visages de la solitude : du manque d’attachement au déficit d’appartenance

Dessin d’une personne assise, la tête dans les mains, représentant la détresse émotionnelle, la solitude émotionnelle et le poids psychologique de l’isolement social.

Il est fondamental de distinguer la solitude subjective de l’isolement social objectif. La première correspond à l’écart ressenti entre les liens que l’on souhaite et ceux dont on dispose réellement. Le second désigne un réseau réduit de contacts ou une pauvreté d’interactions, mesurable par des indicateurs (taille du réseau, fréquence des échanges, co-présence, etc.).

La typologie classique de Weiss (1973) reste utile pour la clinique : il différencie la solitude émotionnelle (l’absence de figure d’attachement fiable, on peut être entouré mais ne se sentir relié à personne) et la solitude sociale (le manque d’un groupe d’appartenance, d’une “tribu” où l’on se reconnaît). Cette distinction éclaire des situations très différentes : la personne ayant migré récemment et peine à se faire un cercle (solitude sociale) n’a pas le même besoin qu’un sujet très entouré mais en manque de lien de confiance profond (solitude émotionnelle).

Du point de vue cognitif, la solitude peut se comprendre comme une évaluation de “discrepance” : je compare mes liens actuels à un standard interne (désirs, normes sociales, expériences antérieures), et je conclus à un déficit. Ce cadre s’articule avec le besoin d’appartenance décrit comme motivation humaine fondamentale, dont la privation entraîne des conséquences affectives, cognitives et physiologiques (Baumeister & Leary, 1995). Autrement dit, la solitude n’est pas un simple inconfort : c’est le signal d’un besoin essentiel insatisfait.

Le cercle vicieux : hypervigilance sociale et retrait auto-renforçant

Pourquoi la solitude persiste-t-elle ? Les travaux de Cacioppo et Hawkley proposent un modèle évolutionniste : le sentiment de solitude active une hypervigilance aux menaces sociales (regard suspicieux, anticipation du rejet), ce qui biaise l’interprétation des signes ambigus, accroît l’anxiété et favorise le retrait. Ce retrait réduit encore les opportunités de connexion, bouclant le cercle (Hawkley & Cacioppo, 2010).

Peinture d’un lac au crépuscule avec la lune derrière la forêt et une silhouette isolée au bord de l’eau, évoquant la mélancolie, la solitude et le sentiment d’être coupé du monde.

Sur le plan neurobiologique, des données récentes donnent une profondeur mécanistique à cette expérience. En IRM, l’isolement aigu produit un “craving social” analogue à la faim : après dix heures sans interaction, les régions cérébrales impliquées dans le désir et la motivation s’activent lorsque l’on présente des signaux de sociabilité (Tomova et al., 2020). D’autres travaux décrivent l’idée d’une homeostasie sociale : notre cerveau viserait un “niveau d’affiliation optimal” et ajusterait les comportements (recherche de contact, évitement) pour y revenir, un peu comme il régule la faim ou la soif (Lee et al., 2021).

La Social Baseline Theory ajoute un angle énergétique : la proximité d’autrui réduit le coût métabolique de la régulation émotionnelle ; sans soutien, la charge allostatique augmente, rendant l’effort psychique plus coûteux (Coan & Sbarra, 2015). Concrètement : quand on est seul, gérer l’incertitude, l’inquiétude et les décisions quotidiennes consomme davantage de ressources, ce qui laisse moins d’énergie pour aller vers les autres.

Quand le lien manque, le corps encaisse : dépression, sommeil, inflammation

Les conséquences cliniques de la solitude et de l’isolement social sont maintenant bien documentées. Sur le plan psychique, on retrouve des associations consistantes avec la dépression, l’anxiété, la rumination et des troubles du sommeil (Hawkley & Cacioppo, 2010 ; Ernst et al., 2022). À l’échelle de la santé publique, l’isolement social augmente le risque de mortalité toutes causes et la solitude l’augmente également, avec des liens notables avec la mortalité cardiovasculaire (Wang et al., 2023).

Côté biologie, la pièce du puzzle s’affine. Une analyse grande échelle a identifié des profils de protéines associés à l’isolement et à la solitude, principalement liés à l’inflammation, à la réponse antivirale et à des voies immunitaires, dont beaucoup sont elles-mêmes associées à un risque accru de mortalité (Shen et al., 2025). Cela ne “prouve” pas une causalité univoque, mais suggère un chemin de médiation plausible : le manque de lien chronique entretient un état d’alerte physiologique de bas grade qui, à long terme, pèse sur le système cardiovasculaire, métabolique et immunitaire.

Scène intérieure représentant un couple âgé assis autour d’une table, dans une atmosphère silencieuse et détachée, symbolisant la solitude relationnelle et l’isolement social chez les personnes âgées.

Ces résultats s’alignent avec l’observation clinique : plus la solitude est durable, plus elle s’accompagne de fatigue, de découragement et de symptômes somatiques diffus. Et plus ces symptômes prennent de la place, plus l’élan social se réduit ; encore un mécanisme de boucle auto-renforçante.

Hyperconnexion et « scroll solitaire » : le paradoxe numérique

Les réseaux sociaux sont souvent désignés coupables. La littérature récente invite à la nuance. Les liens entre usage des réseaux et solitude existent mais restent faibles à modérés et surtout modulés par les motivations d’usage : un usage actif et relationnel (échanger, maintenir des liens concrets) tend à réduire la solitude, tandis qu’un usage passif et compensatoire (regarder, se comparer, éviter des affects) peut l’augmenter (Nowland et al., 2018).

Autrement dit, le numérique n’est ni l’ennemi ni la panacée : il amplifie ce que l’on y met. Chez les adolescents et jeunes adultes, période sensible pour l’identité, l’exposition à la comparaison sociale et la sensibilité au rejet peuvent accentuer le sentiment d’isolement, surtout lorsque la vie en ligne remplace la vie hors-ligne au lieu de la soutenir (Ernst et al., 2022). Ce n’est pas tant le temps d’écran qui importe que la qualité relationnelle de ce temps.

Agir sur les cognitions sociales, la compétence relationnelle et l’inclusion

Peinture d’un enfant solitaire dans une forêt près d’une rivière, évoquant l’isolement social, la vulnérabilité et la recherche de lien dans un environnement naturel.

La bonne nouvelle, c’est que certaines interventions montrent des effets significatifs, même s’ils sont modestes et exigent du temps. Du côté psychologique, les approches cognitivo-comportementales ciblant les cognitions sociales mal-adaptées (p. ex., “je ne suis pas intéressant”, “on va me juger”), l’entraînement aux compétences sociales et l’exposition relationnelle graduée figurent parmi les plus efficaces (Hickin et al., 2021). Ces leviers agissent précisément sur la boucle hypervigilance-évitement.

Chez les personnes âgées, les programmes de groupe structurés, les interventions psychosociales et certaines activités communautaires réduisent modestement solitude et isolement (Hoang et al., 2022). Les interventions multicomposantes combinant travail cognitif, compétences sociales et opportunités réelles de contact semblent plus prometteuses que les approches mono-objectif (p. ex., simple “mise en relation” sans accompagnement des croyances et habiletés) dans des synthèses plus récentes (revues 2024–2025).

Et la technologie ? Les solutions numériques (appels vidéo, plateformes de mise en relation, robots sociaux) produisent des résultats mitigés : elles sont utiles lorsqu’elles soutiennent des liens authentiques et facilitent la compétence sociale, moins lorsqu’elles se substituent à la présence (Ernst et al., 2022 ; Hickin et al., 2021). D’où l’intérêt des dispositifs de “social prescribing” (orientation par un professionnel vers des activités collectives : bénévolat, clubs, ateliers) : les bénéfices subjectifs d’appartenance sont fréquents, même si les effets quantitatifs varient selon les contextes.

En pratique clinique, deux garde-fous sont essentiels :

  1. Personnaliser selon le type de solitude (émotionnelle vs sociale) : la première appelle un travail sur l’attachement, la sécurité relationnelle et parfois la thérapie de groupe, la seconde gagne à s’appuyer sur des contextes d’inclusion et des routines d’exposition.

  2. Agir à faible seuil : dans la spirale d’évitement, le coût d’entrée doit être minime (ex. : micro-interactions planifiées, tâches sociales de 5 minutes, “ancrages” hebdomadaires), puis augmenté progressivement. L’objectif n’est pas de “devenir extraverti”, mais de ré-entraîner le système d’alerte social à travers des expériences correctrices répétées.

Retisser le lien : de la solitude subie à la présence choisie

La solitude n’est pas un ennemi à abattre. Elle sait être ressourçante lorsqu’elle est choisie, orientée vers l’introspection, la créativité, la récupération. L’enjeu, quand elle devient subie et persistante, est de désamorcer les boucles d’hypervigilance et d’auto-exclusion, en ré-exposant l’esprit et le corps à des interactions sûres et prévisibles. Les preuves s’accumulent : travailler les croyances sociales, ré-entraîner les compétences relationnelles, ancrer des routines de lien dans des contextes d’appartenance et mesurer les progrès sont des leviers concrets et efficaces, même si les effets sont graduels plutôt que spectaculaires (Hickin et al., 2021 ; Hoang et al., 2022).

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À l’échelle de la société, penser la prévention via un urbanisme propice aux rencontres, des associations de proximité, des politiques du vieillissement actif, des activités parascolaires accessibles revient à investir dans un déterminant majeur de la santé publique. Car si l’on suit la métaphore de la “faim sociale”, alors nos interventions devraient viser, non pas à gaver d’interactions, mais à rendre le “repas social” à nouveau digeste, prévisible et satisfaisant.

La connexion humaine, loin d’être un luxe moral, est une ressource biologique.

    • Baumeister, R. F., & Leary, M. R. (1995). The need to belong: Desire for interpersonal attachments as a fundamental human motivation. Psychological Bulletin, 117(3), 497–529.

    • Coan, J. A., & Sbarra, D. A. (2015). Social Baseline Theory: The social regulation of risk and effort. Current Opinion in Psychology, 1, 87–91.

    • De Jong Gierveld, J., & Van Tilburg, T. (2006). A 6-item scale for overall, emotional, and social loneliness. Research on Aging, 28(5), 582–598.

    • Ernst, M., Niederer, D., Werner, A. M., Tibubos, A. N., Benecke, A. V., De Filippis, R., … Beutel, M. E. (2022). Loneliness before and during the COVID-19 pandemic: A systematic review with meta-analysis of longitudinal studies. American Psychologist, 77(5), 660–677.

    • Hawkley, L. C., & Cacioppo, J. T. (2010). Loneliness matters: A theoretical and empirical review of consequences and mechanisms. Annals of Behavioral Medicine, 40(2), 218–227.

    • Hickin, N., Käll, A., Shafran, R., Sutcliffe, S., Manzotti, G., & Lång, A. (2021). The effectiveness of psychological interventions for loneliness: A systematic review and meta-analysis. Clinical Psychology Review, 88, 102066.

    • Hoang, P., Whitty, J. A., Keogh, L. A., & López-Mora, K. (2022). Interventions for reducing social isolation and loneliness among older people: Systematic review and meta-analysis. JAMA Network Open, 5(8), e2228434.

    • Lee, H., Park, S., & Kang, J. (2021). Social homeostasis: Neural mechanisms of social need and isolation. Cell, 184(10), 2623–2637.

    • Russell, D. W. (1996). UCLA Loneliness Scale (Version 3): Reliability, validity, and factor structure. Journal of Personality Assessment, 66(1), 20–40.

    • Shen, X., Mulugeta, A., Bazenet, C., … Holmes, M. V. (2025). Proteomic signatures of loneliness and social isolation in 300,000 adults from UK Biobank. Nature Human Behaviour, 9(2), 233–246.*

    • Tomova, L., Wang, K. L., Thompson, T., Matthews, G. A., Takahashi, A., Tye, K. M., & Saxe, R. (2020). Acute social isolation evokes midbrain craving responses similar to hunger. Nature Neuroscience, 23(12), 1597–1605.

    • Wang, Y., Huang, J., Zhang, H., Li, C., & Luo, Y. (2023). Social isolation, loneliness, and all-cause mortality: A systematic review and meta-analysis of 90 cohorts. Nature Human Behaviour, 7(9), 1400–1415.

    • Weiss, R. S. (1973). Loneliness: The experience of emotional and social isolation. MIT Press.

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