Le syndrome de l’imposteur, ou lorsque la réussite devient une source d’angoisse
Elle venait d’obtenir une promotion. Tout le monde la félicitait, sauf elle. Dans sa tête, une petite voix murmurait: « Tu ne la mérites pas. Ils vont finir par s’en rendre compte. » La scène est banale dans les contextes de haute performance: plus les signes de réussite s’accumulent, plus s’intensifie le doute. Ce paradoxe n’est pas une coquetterie psychologique; il peut miner la santé mentale, freiner les ambitions et épuiser ceux qui en souffrent.
Quand la réussite vacille
Le « syndrome de l’imposteur » décrit un vécu subjectif et persistant d’illégitimité malgré des évidences objectives de compétence. Les personnes concernées attribuent leurs succès à la chance, au contexte ou à l’erreur d’autrui, et anticipent un « démasquage » imminent. La notion a été décrite pour la première fois à la fin des années 1970 chez des femmes à haut niveau d’accomplissement, puis largement généralisée à d’autres populations (Clance & Imes, 1978). Ce sentiment s’accompagne souvent de stratégies paradoxales: surinvestissement, procrastination défensive, évitement de l’exposition, auto-handicap, etc. Ces stratégies soulagent brièvement l’anxiété tout en consolidant le doute de fond (Bravata et al., 2020; Vergauwe et al., 2015).
Les données récentes confirment que le phénomène n’est ni rare ni anodin. Des revues systématiques montrent des liens robustes avec l’anxiété, la dépression, le stress perçu, une satisfaction au travail plus faible et un risque accru d’épuisement (Bravata et al., 2020; Vergauwe et al., 2015). Les étudiantes et étudiants, les personnes en début de carrière et les métiers hautement compétitifs constituent des terrains particulièrement propices.
Ce que dit la recherche : définitions, mesures et modèles
Conceptuellement, on parle plutôt aujourd’hui de phénomène de l’imposteur, pour souligner qu’il ne s’agit pas d’un trouble au sens nosographique. Sur le plan psychométrique, l’outil le plus utilisé est le Clance Impostor Phenomenon Scale (CIPS), qui évalue plusieurs dimensions: le doute face aux capacités, l’incapacité à internaliser la réussite et la peur d’être démasqué (Clance, 1985; Mak et al., 2019). Des travaux plus récents proposent des formats courts et des structures factoriels affinés, avec des résultats globalement satisfaisants mais hétérogènes selon les contextes (Walker et al., 2023; Mak et al., 2019).
Du côté des modèles explicatifs, plusieurs cadres s’articulent utilement.
Attributions causales biaisées: en cas de succès, attribution externe, instable et spécifique (chance, circonstances, aide d’autrui). En cas d’échec, attribution interne, stable et globale (incapacité). Ce style attributionnel entretient le doute et favorise des scénarios d’auto-sabotage (Brauer & Wolf, 2022).
Estime de soi et perfectionnisme: une estime de soi contingente et un perfectionnisme maladaptatif (normes irréalistes, intolérance à l’erreur) prédisent des scores plus élevés d’imposteur et un plus fort coût émotionnel de la performance (Vergauwe et al., 2015).
Théorie de l’autodétermination: lorsque les besoins psychologiques fondamentaux d’autonomie, de compétence et d’appartenance sont frustrés, la motivation devient plus extrinsèque et fragile, augmentant la vulnérabilité au vécu d’imposture (Ryan & Deci, 2000).
Auto-compassion et critique interne: une relation dure à soi-même, centrée sur la comparaisons sociale, nourrit l’auto-flagellation. L’auto-compassion atténue l’angoisse de performance et facilite l’intégration des réussites (Neff, 2003).
La mécanique interne : un cercle vicieux bien huilé
Cliniquement, on observe souvent le même scénario. Une échéance approche, l’anxiété monte avec la pensée: « Cette fois-ci, ils verront que je ne vaux pas autant. » Deux voies se dessinent: soit un surinvestissement massif (travailler la nuit, multiplier les vérifications), soit une procrastination alimentée par la peur de mal faire. Dans les deux cas, la performance finale est souvent acceptable ou même excellente; mais l’intéressé·e l’explique par la chance, les circonstances ou l’excès d’efforts, et non par ses compétences. S’ensuit un soulagement à court terme, puis le retour du doute face à la prochaine échéance, avec davantage de fatigue et souvent une image de soi encore plus fragile (Vergauwe et al., 2015; Bravata et al., 2020).
Les émotions dominantes sont la honte, l’anxiété et la peur. La honte pousse à cacher (ne pas demander d’aide, éviter la visibilité), ce qui freine l’apprentissage et prive de retours correctifs. L’anxiété conduit à sur-contrôler (sur-préparer, vérifier, ruminer), ce qui augmente l’effort requis et le risque d’épuisement. La peur d’être démasqué alimente des choix de carrière restrictifs: refuser une promotion, limiter la prise de parole, éviter les candidatures jugées « hors de portée ». Cet ensemble maintient la conviction d’illégitimité.
Le rôle du contexte social et culturel
Le syndrome de l’imposteur n’est pas qu’une affaire individuelle. Les normes de performance et la culture de la comparaison y participent activement. Les milieux sélectifs, compétitifs et fortement évaluatifs (études d’élite, santé, tech, arts, recherche) renforcent la saillance des écarts et des « signaux de statut ». Les réseaux sociaux amplifient la visibilité des réussites d’autrui en les désancrant de leurs efforts et de leurs échecs, favorisant une comparaison défavorable et biaisée.
Les enjeux de genre et d’appartenance sociale nuancent le tableau. Une méta-analyse récente suggère des scores d’imposteur en moyenne plus élevés chez les femmes, avec des effets modulés par les domaines et les instruments utilisés (Price et al., 2024). Par ailleurs, chez des personnes minorisées ou exposées à des discriminations, les sentiments d’imposture peuvent médiatiser ou amplifier l’impact de ces expériences sur la santé mentale; d’où l’importance d’une lecture intersectionnelle du phénomène et d’interventions sensibles au contexte (Cokley et al., 2017).
Enfin, les scripts familiaux (environnements très exigeants, valorisation exclusive de la performance, messages ambivalents sur la réussite) et les trajectoires de mobilité sociale (accéder à des espaces où l’on se sent « de passage ») peuvent accentuer la difficulté à habiter sa place.
Retrouver sa légitimité : leviers thérapeutiques et pratiques
Bonne nouvelle: on peut agir. En effet, la littérature récente identifie plusieurs pistes, dont certaines montrent des effets mesurables à court terme.
Nommer et cartographier le phénomène
Le premier levier consiste à donner un vocabulaire à l’expérience: identifier les déclencheurs (visibilité, évaluation), reconnaître ses stratégies d’adaptation (surinvestissement, évitement), repérer les distorsions cognitives (lecture sélective de la preuve, « filtre » négatif), puis établir une ligne de base de ses compétences réelles. Cette psychoéducation, combinée à un travail de réattribution plus juste du mérite, réduit déjà l’intensité du vécu (Bravata et al., 2020).
Ajuster les attributions
Sur le plan cognitif, on entraînera une réattribution interne et stable d’une partie des succès (« Qu’ai-je mobilisé comme compétence ? Qu’ai-je appris qui a fait la différence ? ») et une attribution spécifique et contrôlable des échecs (« Quelle compétence précise manquait, et comment l’entraîner ? »). Des exercices structurés comme la tenue d’un journal aident à contrebalancer le biais d’auto-dépréciation (Brauer & Wolf, 2022).
Travailler la relation à l’erreur
Le perfectionnisme maladaptatif se rééduque en exposant graduellement aux erreurs « suffisamment bonnes » et en pratiquant des revues a posteriori centrées sur l’apprentissage, non la faute. Un protocole utile consiste à définir ex ante des critères de qualité réalistes, puis à arrêter l’itération lorsque ces critères sont atteints.
Cultiver l’auto-compassion et la flexibilité
L’auto-compassion (Neff, 2003) n’est pas l’indulgence; c’est la capacité à se parler comme à un ami lorsque l’on trébuche. Combinée à l’ACT (acceptation et engagement), elle apprend à répondre à la voix critique sans s’y soumettre, à défusionner des pensées (« Je remarque la pensée “je ne suis pas légitime” ») et à revenir à l’action alignée avec ses valeurs.
Reconfigurer le contexte
À l’échelle des équipes, créer un climat psychologique sécurisant (droit à l’erreur, feedbacks réguliers, reconnaissance des efforts, mentorat) diminue la saillance du risque de « démasquage ». L’alignement aux besoins d’autonomie, de compétence et d’appartenance (Ryan & Deci, 2000) est un antidote contextuel puissant.
Interventions brèves validées
Des ateliers courts (70–90 minutes) mêlant psychoéducation, growth mindset et réattribution ont montré une réduction significative des scores d’imposteur immédiatement après l’intervention, notamment chez des étudiant·es en santé ou en recherche (Chang et al., 2022). Des modules en ligne obtiennent des résultats similaires sur le court terme; les effets sur le burnout sont plus variables et les données de suivi encore limitées (Hsu et al., 2024). Conclusion: c’est prometteur pour amorcer un mouvement, mais cela gagne à s’inscrire dans un travail plus durable (coaching, TCC/ACT, accompagnement managérial).
Encadré clinique : deux portraits typiques
Le/La tire-au-flanc perfectionniste. Toujours en retard, souvent exténué·e. En réalité, la procrastination masque une peur de l’épreuve réelle: tant que le travail n’est pas rendu, l’image de compétence reste intacte. Au moment de livrer, un sprint frénétique permet de sauver la face et d’expliquer ensuite le succès par la chance.
Travail thérapeutique: exposition à des livrables « suffisamment bons », journaling d’attribution, régulation de l’activation.
Le/La stakhanoviste silencieux·se. Dossiers impeccables, nuits courtes, jamais de questions en réunion. Le surinvestissement rassure mais isole; la non-demande d’aide prive de calibrage.
Travail thérapeutique: expérimentation d’aide ciblée, entraînement à la visibilité graduée, clarification des critères de qualité, construction d’un scaffold relationnel (mentor, pair de relecture).
Ce qu’il faut retenir
Le syndrome de l’imposteur n’est pas un signe d’incompétence, mais un mode d’interprétation de soi et de la réussite, cristallisé par un contexte social. Il naît de l’entrecroisement de facteurs dispositionnels (estime de soi contingente, perfectionnisme, névrosisme), de scripts familiaux et de normes de performance. Sa mécanique fondée sur des attributions biaisées, la honte, l’évitement et le surcontrôle est coûteuse mais modifiable. Des pistes existent: clarifier les critères, réattribuer, apprivoiser l’erreur, développer l’auto-compassion, sécuriser le contexte, et recourir à des ateliers ciblés ou un accompagnement thérapeutique. Apprendre à habiter sa place ne se résume pas à se « convaincre »; c’est lentement accorder ses preuves avec son récit.
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Brauer, K., & Wolf, L. J. (2022). The impostor phenomenon and causal attributions of success and failure. Personality and Individual Differences, 194, 111619.
Bravata, D. M., Watts, S. A., Keefer, A. L., Madhusudhan, D. K., Taylor, K. T., Clark, D. M., Nelson, R. S., Cokley, K. O., & Hagg, H. K. (2020). Prevalence, predictors, and treatment of impostor syndrome: A systematic review. Journal of General Internal Medicine, 35(4), 1252–1275.
Chang, S., Zhou, W., & Chan, G. (2022). Intervening on impostor phenomenon: A prospective evaluation of a workshop. BMC Medical Education, 22, 86.
Clance, P. R. (1985). The Impostor Phenomenon: When Success Makes You Feel Like a Fake. Toronto: Bantam Books. (Inclut l’échelle CIPS.)
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