Procrastiner n’est pas paresse : apprendre à gérer le « plus tard »

Qui n’a jamais rafraîchi sa boîte mail au lieu d’ouvrir ce dossier important ? Vous savez que la date limite approche, vous savez que ce report va coûter cher et pourtant, vous repoussez. Ce paradoxe, largement partagé, n’est pas un défaut moral; c’est une stratégie émotionnelle de court terme, devenue parfois un mode de vie.

Mais bonne nouvelle: quand on comprend ses ressorts, on peut la transformer !

Homme pensif devant son établi, illustrant la procrastination, la gestion des émotions et la difficulté à passer à l’action au travail.

Quand « plus tard » devient un style de vie

Les chercheurs définissent la procrastination comme le report volontaire d’une action prévue, malgré la conscience de ses conséquences négatives (Steel, 2007). Elle peut rester bénigne et circonstancielle, ou s’installer de manière chronique, avec un coût réel pour la santé, le travail et les relations. Deux idées structurent aujourd’hui la compréhension du phénomène.

La première vient de la Temporal Motivation Theory (TMT) : la motivation dépend de l’attente de réussite et de la valeur perçue de la tâche, et décroît avec l’impulsivité et le délai jusqu’à la récompense. Plus le bénéfice est lointain ou abstrait, plus « maintenant » a de poids (Steel, 2007).

La seconde idée, complémentaire, postule que nous procrastinons pour réguler nos émotions : nous évitons une tâche qui suscite anxiété, ennui, ou peur de l’échec, afin de « se sentir mieux tout de suite » (Tice & Bratslavsky, 2000 ; Sirois & Pychyl, 2013). Autrement dit, la procrastination est moins un problème de gestion du temps qu’un problème de gestion de l’affect.

Ces deux cadres se renforcent: si une tâche est ressentie comme menaçante, sa valeur subjective chute, et l’on surpondère des alternatives immédiatement gratifiantes. Inversement, rapprocher la récompense, clarifier le « pourquoi » et diminuer la menace émotionnelle restaurent l’élan d’action.

Les ressorts cachés : émotions, cognition et auto-sabotage

Au cœur du mécanisme, il y a l’évitement de l’affect. Reporter, c’est différer l’inconfort; c’est un « gain » immédiat qui, hélas, s’accompagne à terme de culpabilité, de stress et d’estime de soi entamée, ce qui alimente le prochain report (Sirois & Pychyl, 2013). Plusieurs ingrédients cognitivo-émotionnels reviennent fréquemment.

Jeune femme pensive appuyée contre un arbre, symbole de la procrastination, de la réflexion excessive et de la peur de passer à l’action.

Le biais du présent (present bias) nous fait déprécier ce qui est différé: deux récompenses équivalentes ne « pèsent » pas le même poids si l’une arrive aujourd’hui et l’autre dans une semaine. Des données récentes en conditions réelles montrent que ce temporal discounting prédit la procrastination tout au long de l’avancée d’un projet: plus nous rabotons psychologiquement l’avenir, plus nous différons (Zhang et al., 2024).

Le perfectionnisme et la peur de l’échec jouent souvent un rôle paradoxal: viser très haut peut conduire à l’inaction lorsque le standard imaginé dépasse nos ressources perçues. A ceci s’ajoutent des distorsions : « si je n’y consacre pas trois heures d’affilée, ça ne vaut pas la peine », « si ce n’est pas parfait, autant ne pas commencer ». Le jugement de soi entretient ainsi la boucle évitement-honte-évitement.

La régulation émotionnelle est alors la compétence pivot. Lorsqu’elle est fragile, la tentation de soulagement immédiat augmente. À l’inverse, des ressources comme l’auto-compassion (capacité à se traiter avec humanité dans la difficulté) amortissent l’impact des affects négatifs et réduisent la procrastination (Neff, 2003). Enfin, certaines vulnérabilités, comme le TDAH et l’impulsivité, accroissent le risque et modulent l’efficacité des stratégies.

Ce que montrent les neurosciences

Les neurosciences confirment l’intuition clinique : la procrastination met en tension des systèmes affectifs (limbiques) et des systèmes de contrôle (préfrontaux). Un compte neuro-computationnel publié dans Nature Communications montre que la tendance à différer l’effort s’explique par la manière dont le cerveau valorise l’effort et la récompense dans le temps: lorsque l’effort futur est « trop » escompté, l’inaction devient rationnelle du point de vue du système, même si elle est coûteuse pour le soi futur (Le Bouc et al., 2022). D’autres travaux associent la procrastination à des variations de connectivité entre régions impliquées dans la régulation émotionnelle, ce qui cadre bien avec le modèle « mood repair »: nous évitons pour ajuster l’humeur de maintenant, pas pour optimiser demain.

Ce regard cérébral n’est pas un déterminisme : c’est un panneau de contrôle. Si l’on change la façon de coder le coût (granulariser la tâche) et la valeur (rapprocher des récompenses immédiates), on reprogramme le système motivationnel en notre faveur.

Les coûts invisibles : santé mentale, performance, relations

Femme allongée dans un lit, regard pensif, illustrant les effets de la procrastination sur la santé mentale, la fatigue et la dépression.

Longtemps minimisée, la procrastination a désormais un bilan clinique chiffré. Dans une vaste cohorte suédoise, des niveaux plus élevés de procrastination au départ prédisaient à 9 mois davantage de dépression et d’anxiété, de douleurs limitantes, une qualité de vie plus faible et des comportements de santé moins favorables (Johansson et al., 2023). D’autres suivis montrent des trajectoires étudiantes où le report récurrent s’accompagne de stress accru, de moindre sommeil et d’une performance académique réduite au fil de l’année (Johansson et al., 2024 ; Sirois et al., 2023).

Au travail, les coûts prennent la forme de qualité dégradée, d’arbitrages de dernière minute et d’attention fragmentée. Mais c’est aussi la relation à soi qui souffre: plus l’on se juge durement, plus la « solution » d’évitement redevient attirante. Le cercle peut être brisé, mais cela demande d’aligner les interventions sur les mécanismes qui l’alimentent.



Sortir de la procrastination

De nombreuses stratégies ont été testées, y compris en essais contrôlés, et convergent vers un principe simple : agir sur l’émotion et la structure plutôt que culpabiliser.

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Travailler l’émotion, pas seulement l’agenda

Les approches TCC (thérapies cognitivo-comportementales) centrées sur la procrastination montrent des effets significatifs, en présentiel et à distance (Rozental et al., 2015). Un essai randomisé en 2025 de TCC de groupe en ligne rapporte une réduction marquée de la procrastination (d ≈ 1,09) et une amélioration des leviers de la TMT (valeur, attente de réussite, gestion de l’impulsivité). Au cœur de ces protocoles: une exposition graduée à la tâche redoutée, la restructuration des pensées auto-handicapantes et des expériences comportementales pour éprouver que « s’y mettre 5 minutes » change vraiment l’état interne.

Les approches ACT (Acceptance and Commitment Therapy) complètent: au lieu de lutter contre l’anxiété, on entraîne la flexibilité psychologique (accueillir l’inconfort, se reconnecter à ses valeurs, s’engager dans une micro-action), avec des résultats prometteurs dans une revue systématique 2025 (Lee et al., 2025). La pleine conscience et l’auto-compassion offrent des micro-leviers émotionnels: reconnaître la difficulté (« c’est normal d’appréhender »), parler à soi-même avec bienveillance, et revenir au corps pour traverser l’activation (Neff, 2003).

Re-designer la tâche pour tromper le présent biais

La théorie TMT indique où appuyer :

  • Augmenter la valeur et l’attente de réussite: clarifier le pourquoi (« à quoi cela sert-il pour moi, maintenant ? »), réduire l’ambiguïté (définir précisément la première action), se donner une victoire rapide (livrable minuscule, feedback immédiat).

  • Réduire l’impulsivité et le délai : time-blocking réaliste, environnement pauvre en distracteurs, règle des 5 minutes (se mettre en mouvement, sans exiger plus), jalons fréquents à récompense immédiate.

  • Implémenter des intentions (« si il est 9h et que j’ai mon café, alors j’ouvre le fichier et j’écris 3 phrases »), ce qui convertit l’intention en réflexe contextuel.

Ces outils paraissent modestes mais ils sont très puissants car ils re-codent la tâche aux yeux du cerveau; elle en devient moins menaçante, plus proche, plus gratifiante.

Réparer la relation à soi

L’auto-compassion réduit la charge émotionnelle et facilite la reprise après un « loupé »: « j’ai re-procrastiné → je m’en veux → je fuis » devient « j’ai re-procrastiné → c’est humain → quelle micro-action je choisis ? » (Neff, 2003). Les exercices brefs d’auto-bienveillance, l’écriture auto-compassion ou des programmes de compassion centrés sommeil montrent des effets sur les formes de procrastination liées au stress, notamment au coucher.

S’attaquer à un suspect majeur : la procrastination du coucher

La procrastination du coucher, ou le fait de reporter l’heure de se coucher sans contrainte externe, a des effets marqués: durée plus courte, qualité moindre, fatigue accrue (méta-analyse : Hill et al., 2022). Or le sommeil est la matière première de l’autorégulation. Intervenir ici, c’est booster l’énergie de demain. Il existe beaucoup de stratégies utiles et simples à mettre en place: couvre-feu digital, rituels d’atterrissage (liste de « parking » pour les pensées), minutage de l’extinction et, encore, auto-compassion quand on dérape. Des travaux récents soulignent l’effet médiateur des usages numériques du soir; réduire la stimulation tardive diminue la tentation du « encore 10 minutes » et améliore l’endormissement.


Adapter aux profils : TDAH et chronotype

En présence de symptômes de TDAH, renforcer la mise en place environnementale (timers visibles, segmentation extrême, notifications d’implémentation), externaliser une partie du contrôle (accountability, co-working virtuel) et prévoir des récompenses immédiates par jalon. Les individus à chronotype vespéral (les personnes du soir) gagnent à caler les tâches exigeantes après leur fenêtre naturelle de montée en énergie, au lieu de lutter contre leur rythme.

Femme assise en pleine réflexion, symbole de la motivation, de la planification et du passage à l’action face à la procrastination.

Un protocole orienté-action en 4 semaines

  • Semaine 1: cartographier deux tâches « bloquées », décomposer en étapes de moins de 15 minutes, définir une intention d’implémentation pour la première étape, pratiquer la règle des 5 minutes chaque jour, noter l’état émotionnel avant/après.

  • Semaine 2: installer 2 time-blocks protégés, retirer 2 sources majeures de distraction, ajouter un rituel d’entrée (même café, même musique), ritualiser une micro-récompense après chaque jalon.

  • Semaine 3: introduire un exercice ACT bref → choisir un acte aligné valeur (par ex., « contribuer », « apprendre »), le nommer avant de commencer, accepter l’inconfort pendant 90 secondes sans évaluer.

  • Semaine 4: bilan de données (nombre de démarrages, durée cumulée, ressenti), ajuster les jalons, renforcer ce qui a fonctionné, formaliser une charte anti-relapse (« quand je retombe dans le scrolling, alors je relance 5 minutes sur l’étape X »).

Reprendre le contrôle du présent

La procrastination n’est ni une fatalité ni une question de volonté brute. Elle est prévisible (délai et valeur forment sa gravité), comprise (évitement émotionnel), et modifiable en re-dessinant l’environnement, en apprivoisant l’inconfort, en cultivant une relation plus humaine avec soi. Le futur soi cesse alors d’être un inconnu sacrifié sur l’autel du « maintenant » ; il devient un allié qu’on choisit de servir, minute après minute.

Si vous rencontrez des difficultés à gérer votre emploi du temps ou à réduire votre procrastination, n’hésitez pas à venir en discutez en consultation (au cabinet ou en vidéo consultation) !

  • Ainslie, G. (1975). Specious reward: A behavioral theory of impulsiveness and impulse control. Psychological Bulletin, 82(4), 463–496.
    Hill, C. M., Magalang, U. J., & al. (2022). Bedtime procrastination and sleep outcomes: A meta-analytic review. Sleep Medicine Reviews, 63, 101624.
    Johansson, F., Ström, E., & al. (2023). Procrastination and subsequent health outcomes in university students: A prospective cohort study. JAMA Network Open, 6(1), e2254675.
    Johansson, F., & al. (2024). Trajectories of procrastination and mental health across the academic year. Frontiers in Psychology, 15, 1423451.
    Le Bouc, R., Rigoux, L., Schmidt, L., & Pessiglione, M. (2022). A neuro-computational account of procrastination. Nature Communications, 13, 1451.
    Lee, J., Carter, L., & Nguyen, T. (2025). Acceptance and Commitment Therapy interventions for academic procrastination: A systematic review. Journal of Contextual Behavioral Science, 28, 100–118.
    Neff, K. D. (2003). Self-compassion: An alternative conceptualization of a healthy attitude toward oneself. Self and Identity, 2(2), 85–101.
    Rozental, A., Forsell, E., Svensson, A., Andersson, G., & Carlbring, P. (2015). Internet-based cognitive behavior therapy for procrastination: A randomized controlled trial. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 83(4), 808–824.
    Sirois, F. M., & Pychyl, T. A. (2013). Procrastination and the priority of short-term mood regulation: Consequences for future self. Social and Personality Psychology Compass, 7(2), 115–127.
    Sirois, F. M., Melia-Gordon, M. L., & Pychyl, T. A. (2023). Procrastination and health: A longitudinal examination of stress, sleep, and health behaviors. British Journal of Health Psychology, 28(3), 923–945.
    Steel, P. (2007). The nature of procrastination: A meta-analytic and theoretical review. Psychological Bulletin, 133(1), 65–94.
    Tice, D. M., & Bratslavsky, E. (2000). Giving in to feel good: The place of emotion regulation in the context of self-control failure. Psychological Inquiry, 11(3), 149–159.
    Zhang, X., Liu, Y., & Chen, J. (2024). Temporal discounting predicts real-world procrastination dynamics. Scientific Reports, 14, 9876.

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